MIRABEAU

 

Ecrits d'époque :
  • Mme de Stael, fille de Necker, ennemi juré de Mirabeau : "On remarquait le comte de Mirabeau... Aucun nom, excepté le sien, n'était encore célèbre parmi les six cents députés du Tiers... L'opinion que l'on avait de son esprit était singulièrement augmentée par la peur que faisait son immoralité. Il était difficile de ne pas le regarder longtemps quand on l'avait une fois aperçu : son immense chevelure le distinguait entre tous ; on eût dit que sa force en dépendait comme celle de Samson ; son visage empruntait de l'expression de sa laideur même et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance irrégulière telle qu'on se la représenterait dans un tribun du peuple."
  • Mirabeau père à son fils cadet, le vicomte de André Boniface Louis Riquetti de Mirabeau (1754-1792) : "Quand on a un frère comme le vôtre aux Etats généraux, et qu'on est vous, on laisse parler son frère et on garde le silence."

Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau (1749-2 avr. 1791) était le fils aîné du marquis Victor Riquetti de Mirabeau, économiste issu d'une famille florentine (les Riquet ou Riquetti) établie en Provence dès le XVIè s. Né au Bignon, dans le Loiret, et mort à Paris, il fut le plus grand orateur de l'Assemblée constituante. Il naquit avec un pied tordu, deux grandes dents, et surtout une tête énorme, ce qui a fait dire qu'il était hydrocéphale. A l'âge de trois ans, il fut défiguré par une petite vérole mal soignée. Enfant espiègle et curieux, il fut très précoce. "On parle de son savoir dans tout Paris", écrit son père en 1754, alors qu'il appréciait très peu son fils et que Gabriel avait cinq ans. La précocité de Mirabeau semble s'être accompagnée d'une prise de conscience de sa laideur, voire de sa différence.
Destiné d'abord à la carrière des armes, il eut une jeunesse agitée ; son père le fit enfermer à l'île de Ré, puis l'envoya guerroyer en Corse. De retour sur le continent, il épousa Emilie, fille du marquis de Marignane (la famille de Marignane était l'une des plus puissantes de Provence). Un fils, mort en bas âge le 8 oct. 1778, naquit de cette union.
Le jeune ménage étant très dépensier, Mirabeau père dut bientôt faire enfermer son fils par lettres de cachet pour le soustraire à ses créanciers. Gabriel fut donc emprisonné au château d'If le 20 sept. 1774. Peu après sa libération, il enleva la
marquise de Monnier à Pontarlier et fut condamné à avoir la tête tranchée. Il s'enfuit alors avec son amante aux Pays-Bas, où il vécut de sa plume. De nouveau arrêté, il fut enfermé au donjon de Vincennes de 1777 au 13 déc. 1780. C'est là qu'il écrivit à son amie les Lettres de Sophie. Il y conçut aussi plusieurs autres ouvrages, parmi lesquels les Lettres de cachet. Il se sépara d'Emilie à la suite d'un procès retentissant qui eut lieu à Aix en présence de toute la noblesse du 7 mai au 5 juillet 1782. Quelque temps après sa deuxième sortie de prison, il séduisit la femme du sculpteur Lucas de Montigny, et en eut un fils qui le suivra dans ses voyages à travers toute l'Europe, notamment en Allemagne et en Angleterre. Il obtint de Calonne une mission secrète en Prusse. Rentré de Berlin en 1787, il publia en 1787 son Histoire secrète de la cour de Berlin qui fit scandale. Calonne refusant de l'employer de nouveau, il s'attaqua à lui dans sa Dénonciation de l'agiotage (1787). Il conseilla au Parlement de demanda la convocation des Etats Généraux, et chercha à s'y faire envoyer d'abord par l'Alsace, puis par la Provence. Repoussé par l'assemblée de la noblesse, malgré ses origines, il fut élu député par le Tiers-Etat le 6 avril 1789, à la fois à Aix et à Marseille. Tribun éloquent et passionné, il joua l'un des premiers rôles à l'Assemblée Constituante.
Doué d'une immense culture, Mirabeau connaissait mieux que presque tous ses collègues les questions qui pouvaient se poser aux représentants des trois Etats, notamment en politique étrangère. Ses vues politiques s'ordonnaient en un système cohérent : foncièrement royaliste, il voulait que les provinces mal unies se fondissent sous l'autorité royale ; mais cette autorité ne devait pas être absolue, le principe résidant dans le peuple. Il voulait la suppression des privilèges et l'égalité religieuse.
Au marquis Henri-Evrard de
Dreux-Brézé, qui ordonnait à l'Assemblée de se dissoudre (23 juin 1789), Mirabeau fit répondre par cette phrase célèbre : "Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes". Certains de ses discours furent retentissants, comme ceux contre la banqueroute, pour le maintien du veto absolu, sur le droit de paix et de guerre, etc. Mais la plupart des députés de l'Assemblée, notamment Necker, se méfiaient de lui : c'est pour se soustraire à son ascendant que l'institution interdit à ses membres d'être ministres. Mirabeau se mit alors à intriguer, se heurtant à la jalousie de La Fayette. Agent double en quelque sorte, il maintint sa popularité par quelques manifestations d'ardeur révolutionnaires, tout en servant à Louis XVI de conseiller et de défenseur rétribué, et ce grâce au comte de La Marck qui jouait le rôle d'intermédiaire entre la Cour et lui.
Inhumé au Panthéon, on l'en retira en août 1792, quand, après l'ouverture de l'armoire de fer, on eut la certitude de son double jeu. L'actuel château du village de Mirabeau, dans le Vaucluse, a été construit sur les ruines de celui de la famille du révolutionnaire.

D'ap. Chaussinand-Nogaret, Guy, Mirabeau,
Paris, Seuil, 1982, 336 p.